Suburban enclave

Suburban, c’est la façon dont on nomme ici la banlieue. Banlieue qui est tout autant une forme spatiale qu’un mode de vie. Mais Suburban c’est aussi le nom d’un modèle de voiture. Un de ces énormes pick-up de luxe ultra confortables et extrêmement fréquents ici. Un autre modèle similaire s’appelle Enclave.

« We live in cars » reconnaissent certains. Tout est dit. En Europe tout le monde le sait, c’est un lieu commun, les américains vivent dans leur voiture. Tout pour la voiture, rien sans. Mais c’est tout autre chose d’en faire l’expérience : exubérance des modèles, soin de la mécanique et des carlingues, ornementations des pneus, silence des ralentis, variété des gadgets… La voiture est l’expression d’individualités singulières. Mais c’est aussi l’expression d’une supercherie. Celle de tout un système d’aménagement.

Si la voiture est tant utilisée c’est qu’il est impossible de faire autrement. Les zones d’habitations et de commerces semblent avoir été réparties sur la grille des routes et des rues de façon tout à fait aléatoire. Il faut donc en permanence utiliser la voiture pour relier quotidiennement les différentes parties de la ville. D’autant plus, qu’il n’y a pas de transport en commun et que rien n’est aménagé pour les piétons. Nous en avons fait l’expérience. Bordure de trottoir grossière, trottoirs inexistants ou partiellement remplacés par des sentiers de plaques de béton brisées ou mal refaites, dissociées… Impossible d’avancer avec une poussette (quelle idée aussi !). L’usage de la voiture est une mobilité subie qui par l’attention accordée aux véhicules est ici déguisée en mobilité active. Elle en devient agressive, obscène.

Pour en revenir à la Suburban, la qualité de ses suspensions et de ses pneus s’adapte parfaitement à la pauvreté des revêtements mal entretenus et ravagés par un climat subtropical. C’est une façon de passer outre. Mais il n’y pas que délabrement ou mauvais entretien, c’est la conception initiale des revêtements qui choque : du rapide, de l’industriel pour tous, pour des millions de pieds carrés, pour l’extension maximale de la grille.

Seuls les conducteurs de Suburban (et assimilés) peuvent passer outre l’agressivité d’un tel système. Pour les autres, dont nous faisons partie, c’est épuisant.

La violence de la ville (ou plutôt devrait-on dire de la banlieue généralisée) se retrouve aussi dans l’expression aléatoire des signes de réussite, d’échec, ou de ruine prématurée… Comme si l’un guettait l’autre. De plus, chacun construit de bois, de guingois, ce qu’on a du mal à ne pas considérer comme un habitat provisoire, prêt à s’envoler de ses petits plots de maçonneries, ou encore à s’effondrer. Une ville perpétuellement sur le point de s’effondrer.

Enfin, il y a ces chênes centenaires. Et toute cette végétation tropicale. On pourrait penser que cela singularise, adoucit voire embellit la ville. Si on est enthousiaste sur une dizaine de miles (environ quinze kilomètres), on déchante vite. Ces arbres sont omniprésents et au final insignifiants. Ce marquage végétal potentiellement si noble est ici répandu de façon tout aussi homogène que la maille de la grille. Difficile encore d’y reconnaître des lieux. On reste dans le nulle part.

Les voisins, qui eux aussi sont nombreux, sont quasiment invisibles. Difficile de percevoir son voisinage autrement qu’au bruit de sa climatisation ou de sa tonte de pelouse. Il est matériellement impossible d’ouvrir les fenêtres et on s’y cache derrière des rideaux ou des stores toujours fermés. A peine aperçoit-on son voisin le matin quand il sort en casual dress, thermos ou tasse en polystyrène à la main. Plus tard ce sont les chiens qui sortent leurs maîtres.

Isolés dans les voitures, isolés dans leur maison… Enclavés tout au long de l’année.

Ici, il n’y a pas d’espace public.

C’est vrai, une fois par an, pour carnaval, on rencontre d’autres personnes. Ouah ! C’est subversif ! Mais là encore les échanges paraissent bien furtifs…

Voilà Bâton Rouge, un cas sans doute assez banal de ville moyenne américaine où se juxtapose enclave sur enclave. Ces phénomènes existent aussi ailleurs mais sont ici rendus impitoyablement saillants par la « neutralité » spatiale de la grille.

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